Lettre ouverte au Président de la République

 

Monsieur le Président de la République,

Monsieur le Président de la République, nous vous demandons de ne pas nous décevoir.

La majorité de Sénégalais qui vous a fait confiance et accordé ses voix lors du dernier scrutin présidentiel se félicite sans doute, et à juste titre, des nombreux changements positifs intervenus dans notre pays depuis votre accès à la fonction suprême. Nous ne citerons pas ces changements, tant ils sont nombreux et tant ils se manifestent aux yeux de chacun dans la vie quotidienne. Ce « sopi », vaine promesse de votre prédécesseur, est d’autant plus méritoire que vous avez hérité d’un pays dont les caisses étaient vides et dont l’économie était gangrenée par une prévarication de la part de certains agents de l’Etat, préjudiciable au bien public, à l’intérêt du citoyen comme à son bien-être, à l’épanouissement de la nation.

Vous avez commencé à y mettre bon ordre, sans rien concéder, manifestant ainsi un rare courage politique que nous mesurons à sa juste valeur.   Cependant, la tâche qui reste à accomplir n’en demeure pas moins colossale, et si certains secteurs d’activité peuvent encore imaginer être laissés pour compte, c’est seulement parce que les priorités sont si nombreuses, dans tant de domaines variés, qu’il faut bien procéder avec un ordre qui favorisera temporairement les uns au détriment des autres, on ne peut échapper à cette inflexible règle.

Si certains grognent, les gens avisés savent fort bien qu’il faut d’abord se concentrer sur les secteurs qui suscitent davantage d’activité économique, d’emplois, de retombées fiscales, tous facteurs de développement et de paix sociale.

Cependant, ces mêmes gens avisés sont aujourd’hui décontenancés par une attitude inexplicable de la part d’un gouvernement qui a déjà prouvé à maintes reprises sa capacité à bien gérer les finances publiques et à faire évoluer le Sénégal vers une modernité à laquelle tous ses citoyens aspirent.

Nous voulons aujourd’hui vous parler de la situation du tourisme au Sénégal. Il s’agit encore à ce jour du deuxième secteur économique du pays, lequel secteur génère, directement ou indirectement, plus de deux millions d’emplois. C’est donc près de vingt pour cent de la population sénégalaise qui est directement concernée par les activités liées au tourisme, davantage si l’on tient compte des familles que les acteurs du tourisme font vivre.

Depuis quinze ans le tourisme au Sénégal ne cesse de chuter d’année en année. Les statistiques font état de près de huit cent mille touristes par an au milieu des années 90. Nous sommes tombés à trois cent soixante quinze mille en 2012, soit un effondrement d’un peu plus de 50%, alors que le tourisme est en progression partout sur la planète. L’année 2013 sera pire encore. Les dernières statistiques font état d’une nouvelle chute de 35% par rapport à l’an dernier. La situation s’est tellement dégradée que le ministère du Tourisme n’ose plus envoyer les mauvais chiffres à la DPPE (Direction des Etudes Economiques et Statistiques), depuis cinq mois. Cette politique peu glorieuse de l’autruche nous édifie sur l’état d’esprit qui règne au ministère du Tourisme et sur le degré d’implication et de responsabilité de son ministre de tutelle.

Ne recherchons pas les raisons de cette débâcle : elle ne peut qu’être le fruit et la combinaison d’une incompétence totale, d’un manque de vision, de l’abandon du secteur, d’une gestion criminelle, depuis des années.  Criminelle avons-nous dit. Le mot est fort, mais il est juste. Comment les gouvernements successifs ont-ils pu négliger à ce point un secteur d’activité qui, ayant chuté de 50% reste encore la seconde source de richesse de notre pays ?

Aujourd’hui le constat est amer. La situation internationale n’a jamais été aussi favorable au développement du tourisme sénégalais. L’Egypte, la Tunisie, le Mali sont devenus des destinations problématiques. Tout au contraire, le Sénégal vient de prouver au monde la solidité de ses institutions et de ses valeurs républicaines. Il aurait suffi de peu de choses pour récupérer un grand nombre de ces touristes qui se trouvent dans l’obligation de changer leurs habitudes.

Au lieu de cela, l’instauration d’un visa, au pire moment de l’année, qui vient compliquer les choses, tant sur le plan pratique que financier. Soit, à une époque de risque d’infiltration terroriste, c’était peut-être une option incontournable. Mais alors pourquoi une si mauvaise communication ?  Comment un état responsable peut-il mettre en avant une « réciprocité » qui fait apparaître la mesure comme une vengeance mesquine digne d’une république bananière ? Pourquoi n’avoir pas parlé de « mesure sécuritaire », ce qui aurait conforté les touristes hésitants et donné une image forte et responsable de notre pays ? Pourquoi n’avoir pas baissé les taxes d’aéroport pour compenser, au moins en partie, le coût du visa biométrique ? Nous ne doutons pas que la presse internationale aurait fait état de cette sage décision de façon élogieuse, formidable campagne publicitaire gratuite. En effet, l’instauration du visa était une occasion unique pour entamer une vaste campagne de communication, réamorcer le secteur touristique, et accessoirement faire rentrer des devises. Comment n’avoir pas pensé à cette évidence, cela reste un mystère… Au lieu de cela, la publicité faite autour de la réciprocité nous fait passer pour des gens amers et revanchards aux yeux des pays européens. Toute la communication sur le sujet, évoqué dans toute la presse internationale, est négative : quelle piètre image et quel piètre résultat en matière de communication ! Et quelle belle occasion ratée…

Ceci n’est qu’un exemple – nous pourrions en citer des dizaines – de la gestion déplorable du secteur touristique, mais ce n’est pas le sujet principal de notre propos. Nous nous contenterons de vous dire que les hôtels et campements sont déserts, que les restaurants licencient du personnel lorsqu’ils ne ferment pas, que les guides et piroguiers du Sine Saloum sont affamés, que les vendeurs d’artisanat à Saint Louis sont découragés, que les tours opérateurs installés à  Saly vendent les séjours à perte pour honorer leurs engagements auprès des banques et des compagnies aériennes. C’est toute l’activité liée au tourisme qui est moribonde. Faute de moyens, les hôtels ne sont plus entretenus, les moteurs des pirogues ne sont pas révisés, les voitures de louage tombent en panne, les guides professionnels abandonnent le terrain à des rabatteurs véreux, l’hébergement chez l’habitant, « oreiller garni », se développe. Les rares touristes qui viennent encore au Sénégal en subissent les conséquences directes et ils emportent de notre pays une image qui se dégrade davantage à chaque séjour.

Nous voulons vous dire, Monsieur le Président de la République, que dans un pays qui offre un potentiel d’au moins un million et demi de touristes - selon les estimations du précédent gouvernement - si vous n’être pas capable de dépasser le chiffre de quatre cent mille visiteurs, et si ce chiffre continue de chuter d’une année sur l’autre, il faudra bien se résoudre à constater qu’il s’agit d’incompétence notoire. Ou de gestion criminelle. Car toutes les études réalisées depuis dix ans, et elles sont nombreuses, arrivent à la même conclusion : le Sénégal est le pays le plus favorisé d’Afrique de l’Ouest en tant que destination touristique et il est totalement sous-exploité en la matière.

Au nom du peuple sénégalais, vous n’avez pas le droit de négliger un secteur économique qui pourrait contribuer de façon significative au redressement des économies locales et nationales. Au nom du peuple sénégalais, vous n’avez pas le droit de condamner des familles à la misère, des investisseurs à la ruine. Vous n’avez pas le droit d’inciter à la débauche, à la corruption, à la délinquance, toutes trois filles de la pauvreté à laquelle votre politique en matière de tourisme nous condamne. Vous n’avez pas le droit de laisser se dégrader l’image de notre pays auprès des touristes et des nations.

Que dirait-on d’une famille qui subirait la disette au prétexte que son chef refuserait d’ensemencer ses champs, nombreux, vastes et fertiles, où le maïs, le mil, l’arachide pousseraient avec un minimum d’efforts ? Le village le pointerait du doigt et le condamnerait, à n’en point douter. Le Sénégal se trouve aujourd’hui dans la même situation que cette famille : les richesses sont à portée de main, tout le monde est prêt à travailler, chacun attend les graines. Et les graines pourrissent dans leur sac parce que le chef ne fait rien.

Monsieur le Président de la République, nous vous demandons de nommer un professionnel du tourisme à la tête du ministère. Nous n’avons que faire d’un saltimbanque, fut-il adulé par la population. Nous avons besoin de compétences, d’un technicien qui ait une vision, un projet, de la rigueur. Nous avons besoin d’un ministre qualifié qui rompe avec les mauvaises habitudes. D’un ministre assez courageux pour s’opposer au concept en vigueur depuis vingt ans, qui n’envisage le développement du secteur touristique que sous l’aspect  d’un levier de spéculation foncière, souvent réservée aux proches du pouvoir.   Car c’est bien cela le cœur du problème : faire venir des touristes au Sénégal n’a jamais été  la préoccupation des précédents ministères : les études, les chiffres, les promesses, les statistiques ne sont là que pour faire monter le prix des terrains et gagner gros et vite. La promotion du tourisme au Sénégal n’a jamais été envisagée autrement que pour enrichir un petit nombre de spéculateurs et de promoteurs immobiliers.

Monsieur le Président de la République, le deuxième secteur économique du pays mérite d’être enfin géré avec rigueur. S’acquitter de leur mission n’empêchera pas les mêmes d’amasser des fortunes, mais cela évitera au moins que les autres ne s’appauvrissent. C’est cela que nous vous demandons aujourd’hui. Rien que cela.

Monsieur le Président de la République, nous vous demandons de nommer un ministre compétent et de dégager les moyens financiers indispensables pour dynamiser ce secteur. Nous vous demandons de faire en sorte que le Sénégal soit représenté dignement dans les salons internationaux. Nous vous demandons de considérer le tourisme comme une priorité parmi les priorités. Le Sénégal a un potentiel  d’un million et demi de touristes par an, ce qui représenterait, sur les bases actuelles, un accroissement des recettes du secteur de six cent milliards cfa, pour l’essentiel en devises : vous devez partir à leur conquête, c’est un devoir !

Négliger un secteur d’activité qui représente de l’emploi, des devises, de l’activité industrielle et commerciale, des rentrées fiscales, et le bien-être pour au moins deux millions de Sénégalais constituerait certainement une erreur impardonnable dans le domaine économique. Mais ce serait une plus grosse erreur encore sur le plan politique.

Car ne rien faire pour que la situation s’inverse reviendrait à entériner la politique touristique du précédent régime. Nous avons voté pour vous dans l’espoir que les choses changeraient, que la politique obscurantiste d’un régime uniquement préoccupé de ses affaires personnelles serait rapidement contrebalancée par quelques mesures simples et efficaces. Au lieu de cela, les seules actions entreprises jusqu’à maintenant ont eu un effet dévastateur.

Une rumeur circule et prétend que la situation catastrophique du tourisme au Sénégal est le fruit d’une manœuvre programmée et concertée, destinée à ruiner les opérateurs touristiques afin de permettre aux spéculateurs de racheter  campements et hôtels à vil prix. À ce jour, tout porte à croire que cette rumeur est fondée, car c’est la seule façon rationnelle dont on peut expliquer l’indifférence des pouvoirs publics devant l’effondrement d’un secteur d’activité si prometteur.

Nul doute que les acteurs du tourisme ont voté en masse pour vous, tant ils attendaient un renversement de la situation pour améliorer leur sort et celui de leur famille.

Monsieur le Président de la République, nous vous demandons encore un fois de ne pas nous décevoir.

Car nous ne souhaitons pas devenir malheureux au point de regretter d’avoir voté pour vous.

Août 2013

© Reginald GROUX 2014