Le Sénégal est-il mal gouverné ?

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La suppression annoncée par le chef de l’État du visa biométrique pour entrer au Sénégal donne lieu à d’innombrables commentaires, encore du pain béni pour une opposition friande de tout ce qui pourrait affaiblir le pouvoir actuel. Rappelons tout de même que la mesure avait été concoctée et annoncée dès 2010 lorsque le PDS était au pouvoir. Le nouveau gouvernement a - sans doute hâtivement - repris au pied levé un texte supposé faire le consensus, sans avoir remis en cause ses incidences économiques, celles-ci ayant dû normalement être soupesées par les brillants stratèges auteurs du projet.

Je viens de lire un article (http://www.leral.net/L-instauration-du-visa-d-entree-au-Senegal-Immaturite-africaine-ou-amateurisme-politique_a141583.html) - pour une fois fort bien écrit - où l’on qualifie cette mesure de « reculade », à partir de laquelle on peut déduire, entre autres critiques, que le pays est mal gouverné. « On ne peut pas faire deux pas en avant et trois pas en arrière et vouloir croire qu’on progresse » écrit l’auteur. 

Je passerai sur le caractère fragmentaire et partial des arguments avancés dans cet article, en regrettant seulement qu’une si bonne plume ne bénéficie pas de plus de hauteur de vue et soit au service d’une mauvaise cause. Mais là n’est pas le débat. Je viens de le dire, l’article était fort bien écrit, et je me suis donc penché sur la question du poids des mots. Ceux-ci étant le vecteur de la pensée, ils ont leur importance : le Sénégal est-il donc mal gouverné ?

Le mot « gouverner » vient d’abord du langage maritime. Pris dans le sens le plus large, gouverner c’est tenir le gouvernail pour conduire un bateau. Davantage dans une direction choisie que vers un but à atteindre d’ailleurs : on ne gouverne pas vers l’Amérique mais on gouverne au près serré ou au cap 180. Mais gouverner c’est aussi manœuvrer : un aviron de gouverne, c’est un aviron disposé à l’arrière d’une embarcation, destiné à la faire tourner brusquement. En aviation les gouvernes de direction sont destinées à assurer la « stabilité de route » et à manœuvrer l'avion dans le plan horizontal (Littré). D'ailleurs, l'avion est dirigé par un pilote, autre terme emprunté à la marine.

Ce cousinage lexical entre la marine et l’aviation tient sans doute à l’idée que gouverner implique la présence d’éléments extérieurs autonomes avec lesquels il convient de négocier, voire parfois de lutter : le vent, les courants, les vagues, les redoutables cumulo-nimbus (qui ont culbutés le vol Rio-Paris au fond de l’Océan)... On ne gouverne d’ailleurs que sur des éléments mouvants, la mer ou l’air, on ne gouverne pas une automobile, un cheval ou une bicyclette qui évoluent sur la terre ferme.

Gouverner ce n’est pas tenir un cap. Il serait plus juste de dire que c’est régler sa marche en fonction d’éléments agités par des hasards. Les marins expérimentés savent aussi que gouverner à la lame, c’est fuir vent arrière par gros temps pour éviter les vagues. Le capitaine a beau prévoir sa route et le temps qu’il fera, gouverner son navire exigera de lui une constante appréciation de la situation et de constantes initiatives, quitte à changer radicalement de direction si le mauvais temps le contraint de gouverner à la lame.

Gouverner, ce n’est donc pas le synonyme de conduire ou de mener comme pourrait le laisser entendre le dictionnaire. Conduire une automobile est un acte où tout est en principe prévu pour atteindre un lieu d’arrivée en évitant le hasard, sauf à être chargé d’alcool ou à devoir affronter son destin ce jour- là. Gouverner requiert de la science, de l’adaptation, de l’expérience, de la souplesse et une constante remise en question des décisions en fonction des mouvements versatiles de l’air, des flots, des évènements politiques ou de la situation sociale et économique.

En langage politique, on gouverne un pays. Notez bien que ce n’est pas tout la fait la même chose que diriger un pays. Les pays démocratiques sont gouvernés (Mao Tsé Toung qui se faisait appeler le Grand Timonier est un parfait contre-exemple qu’il faut savoir interpréter au second degré). L’Europe a des gouvernants. Les pays totalitaires sont dirigés (qui signifie orienter avec une notion d’obligation) ou menés (du latin menare qui ne s’applique qu’aux troupeaux et aux animaux). Mussolini, surnommé Il Duce, le conducteur, ou Fidel Castro, autoproclamé le Leader Massimo  (to lead, en anglais, équivaut à conduire, mener) illustrent parfaitement l’idée du meneur d’hommes ainsi que les limites du terme et du système qu’il sous-tend. Lequel d’entre nous ne discerne-t-il pas un peu de despotisme lorsque l’on évoque les dirigeants d’un pays plutôt que ses gouvernants ?

En politique, la gouvernance suppose donc l’intervention et/ou la maîtrise de cette part d’incertitude, d’inconnu, sans laquelle gouverner ne serait que gérer platement un avenir sans surprises. Savoir prendre les justes décisions au bon moment, même si elles paraissent heurter l’opinion publique, c’est de cela qu’il s’agit. L’inverse s’appelle de l’improvisation ou de la démagogie, plaies redoutables de la démocratie.

Tout cela ne sont que des mots me direz-vous, et je sens que certains sont déjà sur le point de perdre patience. Je dois me hâter et conclure : un pays démocratique ne peut être que gouverné, et le gouvernement d'un pays, à l’instar de celui d’un navire, implique par essence une intervention constante de la part du capitaine, des changements de cap et même des reculades si l’on veut que la nef et ses occupants arrivent sains et saufs à bon port.

C'est ce que n'a pas su faire le capitaine Hugues Duroy de Chaumareys, commandant de la frégate La Méduse, impitoyablement naufragée sur le banc d'Arguin au large de la Mauritanie, le 2 juillet 1816, laissant dériver à la mer un radeau sur lequel on retrouva quinze survivants sur les cent cinquante naufragés qui s'y embarquèrent. La faim qui les tourmentait les avait contraint à dévorer, pour survivre,  les cadavres de leurs compagnons d’infortune. Le capitaine Chaumareys avait refusé, contre toute évidence et contre l’avis unanime de ses subordonnés, de modifier son cap.

De nombreuses études réalisées par des organismes indépendants dont le sérieux et la bonne foi ne sont pas à mettre en doute, ont souligné les répercussions extrêmement négatives du visa touristique sur le plan économique au Sénégal. Je vous en conseille vivement la lecture.

http://www.lesamazones.com/pages/images/senegal.pdf

https://app.box.com/s/uhhm711tpf5djj7pqo3ukumz6id4bt0q

Dans la conclusion de l’article dont il a été question plus haut, l’auteur voit dans le retrait du visa « la preuve de notre petitesse, de notre incapacité en tant qu’Africains à nous élever à la hauteur de l’Occident et de jouer sur le registre des rapports égalitaires ». C’est oublier un peu vite que le Sénégal se développe essentiellement grâce aux aides financières internationales, pour lesquelles, en toute logique et en toute bonne foi, le même discours pourrait et devrait s’appliquer : on exigerait le visa aux ressortissants occidentaux pour afficher notre grandeur et on refuserait derechef les aides internationales pour masquer nos petitesses, voilà comment il faudrait interpréter les « rapports égalitaires », en toute impartialité. Et en toute réciprocité.

Savoir que le Sénégal ne figure même pas dans le classement des trente cinq pays africains qui présentent un intérêt touristique alors qu'il est classé premier au niveau des potentialités                                                           devrait appeler le même auteur à se poser des questions d’une autre portée et à prendre la hauteur de vue qui manifestement lui fait défaut, sauf à vouloir soulever de mauvais arguments à de viles fins politicardes.

http://bloom consulting.com/pdf/rankings/Bloom_Consulting_Country_Brand_Ranking_Tourism.pdf 

Le Sénégal n’a pas les moyens de s’offrir un orgueil nationaliste turpide et rétrograde qui plongerait le pays dans le chaos : l’avenir ne se bâtit pas sur le terreau de la rancœur.

Saluons donc le courage d’un capitaine qui sait manœuvrer pour éviter les écueils et qui ne craint pas de faire marche arrière, de gouverner à la lame, lorsqu’il sent le navire menacé. Pour avoir eu un chef d’État entêté dans de mauvais choix, combien de pays africains ne se sont-ils pas transformés, au moins une fois dans leur histoire, en déplorable radeau de la Méduse ?

Le général De Gaulle se plaisait à dire que l’on ne peut gouverner et être populaire à la fois. 

Je ne suis pas loin de penser que, parfois, l’impopularité d’une mesure est le meilleur baromètre d’une bonne gouvernance.

R.G.

 

 

© Reginald GROUX 2014