L’arroseur arrosé

Il est toujours quelque peu irritant de se voir diffamer sur Internet, car les moyens de se défendre efficacement sont quasi inexistants. Sur la Toile on peut dire, ou pire, insinuer - à peu près n'importe quoi sur n'importe qui - dans certaines limites - et porter atteinte à la réputation d'un homme intègre sans grand risque de se faire sanctionner. Le pire étant que personne ne sait vraiment comment s'y prendre pour faire cesser la diffusion des propos calomnieux, sauf à engager une longue et coûteuse procédure judiciaire. Certains journalistes ne s'en privent pas, les ragots font toujours vendre, dussent-ils tremper la plume dans l'encrier dont ils disposent au bas du dos.

Ainsi, par exemple, lorsque je recherche mon nom sur Internet, je tombe sur les propos d'un individu (sur une page internet datant de 2010, et qui semble aussi indestructible qu'une bouteille en plastique abandonnée sur la plage) qui déplore que j'aie été nommé commissaire pour les arts africains à l'occasion du Fesman (Festival Mondial des Arts Nègres), organisé à Dakar en décembre de la même année. J'y suis qualifié de trafiquant sans scrupules, opposé à la restitution des œuvres pillées et/ou volées en Afrique, bref, je suis un monstre. Le folliculaire auteur de cet article peu élogieux suggérait que l'on vérifie mon "identité idéologique", et qu'on me vire ensuite pour mettre à ma place un commissaire africain, plus apte à défendre les couleurs du continent qu'un Blanc (comprenez sale Blanc), qui en l'occurrence usurpait le rôle de la vedette. Identité idéologique ? Ces deux mots s'assemblent bizarrement sous la plume d'un journaliste digne du nom, sauf s'il a fait ses stages en Corée du Nord, naturellement.

L'article est signé d'un certain Felix Nzalé, à qui je n'ai jamais eu le plaisir d'être présenté, j'oublie rarement les imbéciles. Un jour où j'avais du temps à perdre j'ai eu la curiosité de me demander qui était ce mystérieux personnage qui semble avoir accès à une partie de ma vie, de mes pensées, de mes activités, qui m'est étrangère. J'ai tout naturellement tapé son nom sur Google.

Monsieur Nzalé, grand donneur de leçons de morale, remplit des pages entières de Google. Il s'est en effet rendu célèbre en diffusant une fausse information concernant les cas de fièvre Ebola au Sénégal, et ce, uniquement pour augmenter le tirage du journal qu'il dirige. Faits pour lesquels il a été condamné à un an de prison avec sursis et à un million d'amende. Pour sa défense, il a prétendu qu'il "n'avait pas vérifié ses sources". Et dans mon cas, l’a-t-il fait ?

Un prétendu journaliste qui publie des papiers où il est question "d'identité idéologique" et qui ne vérifie pas ses sources lors de la diffusion d'une information à caractère exceptionnel telle qu'une grave épidémie mérite-t-il encore le nom de journaliste, je vous le demande ? Le terme de pisse-copie me paraît encore trop élogieux pour décrire l'activité professionnelle dudit individu.

Mais si finalement il avait raison sur le fond, me direz-vous ? Un africain bon teint n'eût-il pas été mieux qualifié ? C'est ce que nous allons voir.

J'avais obtenu l'engagement écrit de mon ami Jean-Paul Barbier Mueller d'exposer une sélection des chefs d'œuvres du Musée Barbier-Mueller de Genève, les mêmes pièces qui venaient d'être exposées au Metropolitan Museum of Arts de New York. C'était une occasion exceptionnelle, inouïe, de faire parler du Fesman dans le monde entier et de faire découvrir aux visiteurs la richesse et le talent des sculpteurs anonymes de l'ancienne Afrique. Parmi les chefs d'œuvres figurait  le magnifique masque Téké qui avait fait l'affiche du premier festival mondial des Arts Nègres en 1966, joli clin d'œil à l'histoire. Et que pensez-vous qu'il advint ?

Je n'obtins jamais de réponse de la part du Comité d'Organisation (qui était au demeurant un modèle archétypal de désorganisation), au  point que j'ai fini par démissionner après deux mois d'attente, au mois d'octobre, et que Jean-Paul Barbier s'est légitimement rétracté, on peut le comprendre. Ils eurent vite fait de trouver un nouveau commissaire "convenable" en la personne de Samuel Sidibe, directeur du musée de Bamako, qui a géré (je ne puis dire jusqu'à quel point) la suite des événements.

Mais ce n'est pas tout, il faut aller au bout des choses. Je suis allé visiter le musée de l'Ifan que l'on avait rapetassé à la hâte pour l'occasion. J'avais servi de conseiller technique au début de ma mission, cela m'intéressait doublement. Je fus catastrophé : j'y ai vu nombre de faux notoires, la plupart prêtés par un marchand sénégalais, encore aujourd'hui recherché par le FBI pour s'être illégalement enfui des Etats-Unis alors qu'il était en liberté sous caution. Fort de son "identité idéologique" et biologique aussi, sans doute, ce sénégalais marchand d'art avait vendu tout ce qu'il y avait de plus faux à tous les collectionneurs et musées du Middle West. L'un des rares bons objets qu'il avait prêté pour l'exposition était un poteau de case communautaire provenant des Mitsoghos du Gabon que j'avais été scier avec mon compagnon Pierre Amrouche dans un  village abandonné de la région de Mimongo en 1973, et qui était entre temps passé entre les mains du collectionneur Arman. J'apporte cette information pour que Monsieur Nzalé, s'il a le bonheur de me lire, s'indigne et alerte les médias au sujet de cette sculpture qui devrait sans doute retourner illico dans son pays d'origine en vertu de sa provenance douteuse. Bref, l'exposition d'art africain du Fesman fut à la hauteur du festival : une honte.

Monsieur Nzalé devrait apprendre que lorsque l'on a un spécialiste qualifié dans un domaine on ne regarde pas la couleur de sa peau, car ce n'est que de cela qu'il s'agit. Pratiquer de la discrimination sous couvert "d'identité idéologique" est un acte vil, bas et mesquin. Tout autant que diffuser de fausses informations pour grossir les ventes du torche fesses que l'on dirige. Tout autant que de détourner et/ou gaspiller des milliards lorsque l'on a la charge d'un événement qui se veut de portée mondiale, comme son nom voulait le faire croire. Monsieur Nzalé, en publiant de fausses informations, vous avez ajouté la honte au déshonneur, à supposer que vous connaissiez le sens de ces deux mots.

J'avais permis d'exposer une des plus belles collections du monde. Le musée de l'IFAN, victime de la désorganisation et de l'impéritie générale, et sans doute en manque de conseils avisés, a fini par exhiber ce qu'il y avait de pire, avec la pire des conséquences : un ramassis de copies (hormis les rares pièces venant du musée) maintenant devenues crédibles et rendues vendables par ce miraculeux pedigree qui les adoube au rang de chefs d'œuvres. 

Monsieur Nzalé, j'ai l'intime conviction que vous êtes un raciste primaire, mais j'ai surtout la certitude que vous êtes un âne ! Ma démission, à l'approche de ce désastre annoncé, est en soi une preuve d'une hauteur de vue supérieure à la votre, n'en doutez pas.

Mes lecteurs se demanderont pourquoi je publie ce post que monsieur Nzalé ne lira sans doute jamais et qui me vaudra un ennemi à vie s'il vient à le lire ? Pour rien, parce que cela me fait du bien de le dire, et c'est déjà beaucoup. Peut-être aussi parce qu'il ne faut jamais renoncer, quoi qu'il en coûte, à dénoncer les ânes lorsqu'ils veulent faire croire qu'ils sont des étalons. Et accessoirement parce qu'un homme qui se respecte a le devoir de défendre son honneur.

Et pour tous ceux que cela intéresse, je confirme que le Musée d'Art et d'Histoire des Cultures d'Afrique de l'Ouest, (que j'ai entièrement financé de mes propres deniers, bâtiment et collections), ouvrira à Djilor en décembre 2015, inch'allah !

Rendez-vous sur le site http://mahicao.org/historique/  : je ne doute pas que vous pourrez vous faire une opinion objective sur  mes "convictions idéologiques" et leur conséquences dans le domaine culturel au Sénégal.


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© Reginald GROUX 2014