Honte sur moi !


Honte sur moi ! Voilà plus d’une année que je n’ai pas communiqué sur mon site, et pourtant il s’en est passé, des choses !

Notre ministre du Tourisme en fonction en 2013, Youssou Ndour pour le nommer, a été depuis renvoyé à ses tamtams, après la révélation qu’il avait ponctionné 50 millions dans la caisse de son ministère pour subventionner l’un de ses spectacles à Bercy. On n’est jamais mieux servi que par soi-même. Ce n’était pas un bon début, avouons-le, ni très futé de sa part, même si ce genre de comportement répond à une vieille coutume et qu’il est encore largement répandu au sein des instances dirigeantes. Le récent scandale du DG de la SAPCO qui s’est attribué terrain, augmentation de salaire et parachute doré sans rien demander à personne en est un bon exemple (voir Dakaractu du 16/12/2014). On en viendrait à regretter les camps de rééducation de Mao Tsé Toung qui envoyait les incapables, prévaricateurs et profiteurs de tout poils cultiver les rizières pour les remettre dans la réalité du quotidien. 

(On a appris quelques jours plus tard que l’indélicat DG avait été limogé et les terrains récupérés. Pour sa défense il a argué qu’il n’avait fait qu’imiter les pratiques de son prédécesseur. Bravo à notre Président qui agit avec une constante fermeté et un rare courage politique - on imagine qu’il ne se fait pas que des copains - dès qu’il s’agit de sanctionner ceux qui poussent le bouchon un peu loin !)

Remplacé par un autre ministre qui nous a fait quelques mois, et surtout qui nous a fait bien rire avec ses chiffres, (en pleine débâcle il avait affirmé que le secteur avait progressé de 20% en un an, exactement à l’inverse de la réalité), ses certitudes, son aplomb pour dire que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Rires jaunes, bien sûr, car devant tant de frivolité lorsque l’on gère la deuxième ressource économique de l’état, on ne peut que se désoler. . . Les acteurs du tourisme, qui estimaient de façon unanime, et non sans raison, que sa politique contribuait à enfoncer le secteur, finiront par obtenir son départ. Il était temps, ce ministre n’était pas en odeur de sainteté auprès des organisations professionnelles qui ne parvenaient pas à le rencontrer pour évoquer la situation, à croire que les fantassins qui reçoivent les obus sur la tête n’ont rien à apprendre aux généraux.

En novembre nous avons eu droit au fameux discours présidentiel de Saly, qui semble être une réponse circonstanciée à la lettre ouverte que j’avais fait circuler sur le net, ce pourquoi je me permets de la rendre publique sur mon site et de la revendiquer aujourd’hui (cf infra), m’étant fait pour l’occasion le porte parole de dizaines de professionnels du tourisme de la région du Sine Saloum, qui en ont sans doute la paternité intellectuelle.

A l’énoncé du discours tout le monde a été rassuré par tant de clairvoyance de la part du chef de l’Etat, quoique personne dans la profession ne s’imaginait une seule seconde que le tourisme allait repartir par un coup de baguette magique.

Nous avons donc passé la saison 2013-2014 assis sur des promesses. Des commissions de réflexions ont vu le jour, des plans stratégiques de développement mis au point, des décisions ont été arrêtées, des agendas ont été élaborés, mais sur le terrain rien n’a changé, ou si peu.

La fin de l’hivernage 2014 nous a apporté un nouveau ministre du Tourisme.

Notre nouveau ministre a la réputation d’être dynamique et de savoir résoudre les dossiers complexes, c’est de loin le meilleur que l’on ait eu depuis longtemps.

Il s’est rapproché des professionnels, et, personne n’en doute, il mesure l’ampleur et la difficulté de la tâche qui lui incombe.

On sent que cette fois-ci les choses vont bouger.

Là-dessus est venu le virus Ebola dont les médias européens ont tant parlé à tort et à travers. J’étais en France de septembre à novembre, enfermé dans mon studio photographique avec la radio en marche du matin au soir : on ne parlait que d’Ebola en Afrique de l’Ouest. J’ai fini par écrire au Conseil Supérieur de l’Audiovisuel et à France Info pour les informer que la mauvaise information distribuée par leurs journalistes ferait plus de dégâts que le virus Ebola, en tuant le tourisme dans un pays qui n’était pas concerné par l’épidémie.

Un peu comme si Ebola s’était développé en Poméranie Orientale et que les médias des Etats-Unis ou de Chine matraquaient leur auditoire en parlant d’un virus qui sévit en Europe. Merci pour le tourisme ! On critique souvent les sénégalais à la légère, mais le comportement des journalistes français, et sans doute européens, en ce qui concerne le dossier Ebola relève d’une incompétence criminelle, c’est une honte pour leur profession. De la même façon que la gestion des études sur le virus Ebola, connu et redouté depuis une vingtaine d’années, est une honte  et un scandale pour la recherche médicale, laquelle s’est  totalement détournée d'un sujet dont on nous avoue aujourd’hui, et ils le savaient déjà à cette époque,  qu’il représente la pire menace que l’humanité ait jamais connue.

On pourrait penser que ma démarche auprès des radios françaises ressortait plutôt du rôle de l’Ambassadeur du Sénégal à Paris, qui aurait dû rédiger une note au Quai d’Orsay dès le début de l'affaire. Mais apparemment cela n’a pas dérangé son Excellence le moins du monde de voir son pays accusé à tort. On regrette qu’il n’ait pas agi en temps réel et on se demande bien pourquoi. Peut-être ne regarde-t-il jamais la TV française et qu’il ne lit pas les journaux ? Comment n’a-t-il pas perçu les dégâts à venir alors que j’en ai mesuré la portée, moi qui suis sans doute loin  d’avoir son niveau de compétence en ce qui concerne la défense des intérêts de son pays (ou alors c’est grave). Une campagne va être lancée prochainement, qui va coûter une fortune, pour rétablir l’image du Sénégal par rapport à Ebola et au islamistes, alors que l’on aurait pu étouffer le mal dans l’oeuf. A quoi donc pensent les têtes pensantes ? je me le demande parfois... 

Comme prévu et annoncé par toute la profession, en ce mois de décembre 2014, la situation du tourisme au Sénégal est plus alarmante que jamais. De grands hôtels ferment leurs portes, d’autres sont quasi à l’abandon. Des bars et des restaurants débranchent les frigos car ils ne peuvent plus payer les  factures de la Sénélec ; des amis de toujours deviennent des concurrents acharnés ; Saly prend l’aspect d’une ville fantôme ; les acteurs du tourisme défilent dans la rue pour exprimer leur mécontentement, ils demandent déjà la démission du troisième ministre que nous avons eu en deux ans.   Il est vrai que selon la DPEE (direction de la prévision des études économiques) basée à Dakar,  le nombre de passagers arrivés à l’aéroport de Dakar est passé de 1 450 000 en octobre 2012 à 750 000 un an plus tard, soit un repli de 45 %. A n’en pas douter le plongeon se sera accentué en 2014.

Le manque à gagner pour le pays est immense, et les répercussions sur le plan national et local, catastrophiques. Où sont donc les milliards que devaient générer la brillante idée du visa ?

La réciprocité – sans doute le concept marketing le plus nul de tous les temps – a un prix, les sénégalais commencent à s’en rendre compte. On se demande surtout comment tant de "compétences" ont pu gérer si maladroitement ce dossier, au point d’en faire le répulsif au tourisme qu’il est devenu, sans qu’une voix ne s’élève pour mettre en garde le gouvernement. Ceci étant, la gestion du dossier de l’écotaxe en France n’a rien à envier au dossier du visa au Sénégal, hormis le fait que le gouvernement français a eu l’intelligence et l’humilité de faire marche arrière à temps, quel que soit le bien-fondé de la démarche à son origine.

Le chiffre de trois millions de touristes prévus en 2015  annoncé par le nouveau ministre du Tourisme (source Dakar Echo du 31/10/2014) a définitivement décrédibilisé ce dernier auprès des professionnels qui se demandent s’il est cynique, incompétent ou nul en maths. Ce chiffre nous fait plonger  dans la science-fiction : en volume, cela représenterait un arrivage moyen de 8 000 touristes par jour soit 23 airbus de 350 passagers, a rajouter aux Sénégalais qui voyagent sans être des touristes dont le nombre dépasse 500 000 par an. Vu les capacités de l’aéroport LSS, le temps de faire tamponner le passeport et de récupérer ses valises, il faudrait repartir… Par surcroît, cela impliquerait une capacité d’accueil de 56 000 lits, sur la base de séjours d’une semaine par personne. En l’an 2 000 la capacité était de 18 340 lits, et la personne la plus optimiste ne s’aventurerait jamais à imaginer qu’elle ait pu tripler depuis lors… Cynisme ou incompétence, la question reste posée...

Le premier problème du tourisme au Sénégal est sans doute d’être confié à des gens qui croient pouvoir gagner du temps en rassurant les esprits au moyen de chiffres chimèriques qui n’ont rien à voir avec les contingences du secteur et les réalités du terrain.  Lesquels chiffres se retournent comme des boomerangs sur ceux qui les avancent, et les décrédibilisent aussi sec, quelles que soient leurs qualités. Dommage, les pentes vite dévalées ne sont jamais faciles à remonter...

Les acteurs du tourisme, hôteliers et restaurateurs, qui connaissent les dossiers à fond, ne croient plus en personne au gouvernement : ils sombrent dans la déprime de voir un aussi bel outil de travail confié à de piètres amateurs qui le ruinent un peu plus chaque jour. À une époque où le premier venu à les moyens de tout vérifier sur la Toile, il faut que les politiques arrêtent de dire n’importe quoi, d’avancer des chiffres fantaisistes, de faire des promesses qu’ils ne pourront pas tenir et de se ridiculiser ! Ce sera déjà un gros problème de réglé.

Mais cette année écoulée n’est pas sans nous avoir apporté des bonnes nouvelles.

La route Ndiosmone - Ndangane – un cauchemar pour les véhicules – qui dessert les ïles du Saloum, a été complètement regoudronnée : Ndangane n’est plus qu’à une heure de Mbour, c’est une promenade. Les travaux de réfection de l’axe Fatick - Kaolack viennent de commencer, une barrière de pesage pour poids lourds a été mise en place à la sortie de Mbour, les camions en surcharge ne défonceront plus les routes… Une police de proximité a été mise en place dans les zones touristiques, les pirogues ont l’obligation de se faire immatriculer, la gestion de la pêche dans les bolons commence à porter ses fruits, l’aéroport de Dakar devient fréquentable, les coupures de courant appartiennent au passé, les fonctionnaires se moralisent, du moins les jeunes, on sent une envie de sortir d’un passé un peu glauque.

Certains secteurs avancent, la volonté politique est là, c’est indéniable : le pays s’est davantage transformé en trois ans que dans la mandature précédente, qui résumait le Sénégal aux villes de Dakar et de Saly et l’économie nationale aux comptes en banques de quelques privilégiés. Pour ma part je suis optimiste, le travail accompli est gigantesque par rapport au passif, tout est à faire, et les choses se font petit à petit.

Beaucoup se plaignent, mais qui a réellement envie de revenir quatre ans en arrière ? Regardons devant, l’avenir est là, restons confiants.

Mais alors comment expliquer la continuelle dégradation du secteur du tourisme, dont toutes les analyses disent qu’il a tout pour prospérer. Allez  faire un tour sur cette page et reprenez courage :

(cf http://www.lesamazones.com/pages/images/senegal.pdf) ?

Sans doute faudrait-il confier le secteur à un professionnel chevronné, issu du tourisme, comme tout le monde le réclame depuis des années, plutôt qu’à un politique déjà bien occupé avec sa mairie de Yoff, et son ministère des Transports Aériens. On chuchote  que c’est pour le récompenser de sa victoire aux municipales qu’il a hérité du poste. Et aussi en raison de sa compétence avérée dans de précédents dossiers, il ne s’agit pas de le critiquer. Mais sera-t-il à la hauteur de la tâche, n’a-t-il pas déjà trop de travail ?

L’expérience a maintes fois prouvé que les politiques aux postes de responsabilités, ce n’est pas toujours la meilleure formule pour gérer un pays. Car un politique doit protéger son parti, sa carrière, son futur, ses amis : il est prisonnier d’un système.

Jamais le monde n’a été plus politisé qu’aujourd’hui, plus rien ne peut s'y faire sans y mettre de la politique, véritable plaie de la démocratie. Le jour où les pays seront tout simplement bien gérés, par des gens compétents et honnêtes, dévoués à leur tâche, on peut imaginer que les gouvernants pourront, pour se faire réélire, s'affranchir des combines politiciennes qui souvent les entravent, parce que le peuple sera enfin tout simplement heureux.

Décembre 2014

© Reginald GROUX 2014