Bravo !


Moi, toujours si prompt à dénoncer ce qui ne va pas, je dis en ce jour : bravo ! Je dis bravo et merci au président Macky Sall, oui je dis bravo d’avoir eu le cran d’aller manifester pour défendre la liberté de la presse. C’est la preuve d’un grand courage politique et d’une grande fermeté, c’est le geste d’un véritable homme d'état. Car dans ce pays qu’il a commencé à nettoyer des termites qui le rongent depuis des décennies, une telle décision ne peut  être sans conséquences auprès d’une grande partie de la population musulmane, et il ne peut l'ignorer. Et il est sans doute périlleux pour un président sénégalais, qui s’est déjà fait tant d’ennemis en remettant de l’ordre dans le pays, de se mettre à dos les ulémas qui conseillent le petit peuple de votants.    Et surtout, aller participer à la manifestation de Je Suis Charlie, c’était offrir de faciles prétextes à tous les détracteurs, aux opposants, aux extrêmistes, aux ennemis politiques ou aux revanchards d’ambitions déçues. C’est réveiller chez certains l’espoir que l’on pourra se servir de l’évènement pour discréditer le Président auprès d’une large frange de la population, et préparer le retour aux temps obscurs où la vermine se nourissait de la gangrène. Macky n’a pas cédé à la facilité et il ne s’est pas défilé comme Obama l’a fait piteusement : bravo et merci.

On ne saurait devenir un grand président sans courage politique. Je connais quelques présidents d’Europe et d’ailleurs, grands donneurs de leçons et princes de l’esquive, qui devraient en tirer des leçons.

Et afin qu’il n’y ait pas de confusion dans mes propos, je précise bien que je félicite le président d’avoir manifesté pour la liberté de la presse et contre le terrorisme : ceux qui font un amalgame politico-religieux et qui prétendent que défendre la liberté de presse ce dimanche c’était deshonorer l’Islam ne sont que des agitateurs ou des imbéciles, deux races dangereuses pour la démocratie.

Enfin, pour ne pas déroger aux bonnes habitudes, je vais proposer à votre réflexion deux textes du même  auteur, qui fut l’un des esprits les plus brillants de tous les temps, n’en déplaise aux esprits bornés et rétrogrades. Le troisième texe vient en complément.

"On entend aujourd’hui par fanatisme une folie religieuse, sombre et cruelle. C’est une maladie de l’esprit qui se gagne comme la petite vérole. Les livres la communiquent beaucoup moins que les assemblées et les discours. On s’échauffe rarement en lisant : car alors on peut avoir le sens rassis (apaisé).

Mais quand un homme ardent et d’une imagination forte parle à des imaginations faibles, ses yeux sont en feu, et ce feu se communique; ses tons, ses gestes, ébranlent tous les nerfs des auditeurs. Il crie : « Dieu vous regarde, sacrifiez ce qui n’est qu’humain ; combattez les combats du Seigneur ! » et on va combattre. Le fanatisme est à la superstition ce que la rage est à la colère. Celui qui a des extases, des visions, qui prend des songes pour des réalités, et ses imaginations pour des prophéties, est un fanatique novice qui donne de grandes espérances ; il pourra bientôt tuer pour l’amour de Dieu. [...]

Il n’est d’autre remède à cette maladie épidémique que l’esprit philosophique, qui, répandu de proche en proche, adoucit enfin les mœurs des hommes, et qui prévient les accès du mal; car dès que ce mal fait des progrès, il faut fuir et attendre que l’air soit purifié. Les lois et la religion ne suffisent pas contre la peste des âmes ; la religion, loin d’être pour elles un aliment salutaire, se tourne en poison dans les cerveaux infectés. [...]

Les lois sont encore très impuissantes contre ces accès de rage : c’est comme si vous lisiez un arrêt du Conseil à un frénétique. Ces gens-là sont persuadés que l’esprit saint qui les pénètre est au-dessus des lois, que leur enthousiasme est la seule loi qu’ils doivent entendre.

Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et qui, en conséquence, est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ?

Lorsqu’une fois le fanatisme a gangrené un cerveau, la maladie est presque incurable. […]"                            

Et cet autre texte écrit après l'exécution du Chevalier de la Barre, lequel fut ensuite, et très rapidement, innocenté :

« Lorsque le chevalier de La Barre, petit-fils d'un lieutenant général des armées, jeune homme de beaucoup d'esprit et d'une grande espérance, mais ayant toute l'étourderie d'une jeunesse effrénée, fut convaincu d'avoir chanté des chansons impies, et même d'avoir passé devant une procession de capucins sans avoir ôté son chapeau, les juges d'Abbeville, gens comparables aux sénateurs romains, ordonnèrent, non seulement qu'on lui arrachât la langue, qu'on lui coupât la main, et qu'on brûlât son corps à petit feu ; mais ils l'appliquèrent encore à la torture pour savoir combien de chansons il avait chantées, et combien de processions il avait vues passer, le chapeau sur la tête. »

Ces deux textes sont de Voltaire, extraits du Dictionnaire philosophique Portatif (1764), articles Fanatisme et Torture

Cela se passait en France il y a deux cent cinquante ans. En ces temps-là le Dictionnaire Philosophique Portatif avait été publié secrètement pour remplacer l’Encyclopédie, interdite par le Roi et condamnée par l’Eglise parce qu’elle permettait aux hommes de s’affranchir du joug de la religion. Lorsque le Chevalier de la Barre  eut subi toutes ces misères (par clémence le tribunal ne lui fit pas arracher la langue, seulement briser les os) et qu’on lui eut coupé la tête, on prit soin de coudre un exemplaire du Dictionnaire Philosophique Portatif sur la chemise du supplicié avant que son corps ne fut jeté au bûcher.

Mais d’un autre côté Diderot, qui a consacré sa vie à l’Encyclopédie ne disait-il pas à propos de l’intolérance (religieuse) :

« L’instruction, la persuation et la prière, voilà les seuls moyens légitimes d’étendre la religion. Tout moyen qui excite la haine, l’indignation et le mépris est impie. Tout moyen qui tendrait à soulever les hommes, à armer les nations, et tremper la terre de sang est impie. si vous criez « c’est moi qui ai la vérité de mon côté », je crierai aussi haut que vous « c’est moi qui ai la vérité de mon côté »; mais j’ajouterai « et qu’importe qui se trompe ou de vous ou de moi, pourvu que la paix soit entre nous. » (extraits).

En vertu de ces principes, on jugera que les islamistes auraient dû se montrer plus tolérants et les caricaturistes plus modérés, sans doute. 

Les musulmans qui m’auront lu se féliciteront, j’imagine,  qu’en France, celui qui regarde aujourd’hui passer une procession religieuse sans ôter son chapeau ne se retrouve pas condamné au bûcher, comme cela fut fait pour ne point déplaire à Dieu le  premier du mois de juillet 1766. Le Chevalier de la Barre n’avait pas encore vingt ans. 

En allant participer à la marche de Je Suis Charlie à Paris et en interdisant Charlie Hebdo au Sénégal, le Président Macky Sall a fait preuve de toute la sagesse, de toute la mesure et de toute la tolérance de l’esprit philosophique et encyclopédique. 

Merci monsieur le Président. 

© Reginald GROUX 2014